Formé au secret, Jean Sassi, ancien des forces spéciales, aura su le conserver tout au long de son existence. Ce n'est qu'au cours des derniers mois de sa vie qu'il s'est livré à notre confrère Jean-Louis Tremblais, du Figaro Magazine, pour évoquer ses « vingt ans de guerres secrètes ». Dans ce livre qui vient de paraître, le colonel Sassi évoque plusieurs épisodes de son action dans les Alpes du Sud, en 1944. En voici quelques extraits.
LA RENCONTRE AVEC DROUOT-L'HERMINE
Après son parachutage près de Dieulefit, le commando Chloroform rejoint le Vercors. Le trio y rencontre le commandant Drouot-L'Hermine, futur compagnon de la Libération. Ex-patron des FFI dans la Drôme, il vient d'être promu commandant en chef du secteur des Alpes centrales, comprenant les Hautes-Alpes et le nord des Alpes-de-Haute-Provence. Avec la mission d'organiser la Résistance et de préparer le débarquement de Provence, en coupant les axes stratégiques. « Un type bien, indiquait Jean Sassi. Il nous a proposé de partir avec lui. Nous l'avons suivi avec enthousiasme dans les Alpes, où tout restait à faire. »
L'ARRIVÉE DANS LE CHAMPSAUR
Le commando rejoint le Haut-Champsaur. « À Pont-du-Fossé, nous nous sommes arrêtés dans un hôtel-restaurant pour dîner, se rappelait Jean Sassi. Dix minutes plus tard, un gosse armé d'une Sten a poussé la porte : "Haut les mains !" Il a fallu le convaincre de nos identités : cet excité, aux yeux fous, pensait que nous étions des Allemands, puis, après nous avoir entendu parler français, nous avait pris pour des miliciens. McIntosh a sorti son pétard, s'est gentiment avancé et l'a doucement désarmé. »
DIVISIONS DE LA RÉSISTANCE
« Notre arrivée avait exacerbé les chikayas entre les patrons locaux de la Résistance. C'était un chaos indescriptible. Il y avait des FFI et des FTP. Tout le monde voulait un commandement. Les communistes FTP, eux, savaient ce qu'ils voulaient : récupérer l'armement, en vue du grand soir. Après la Libération, la révolution. Avec eux, il y avait une cinquantaine d'Espagnols antifranquistes, des marxistes purs et durs. Ils se battaient sous les couleurs de leur pays et du drapeau rouge. Plus tard, ils tireraient même sur nos hommes, expliquant les avoir "confondus" avec des miliciens ou des Allemands. »
LA LIBÉRATION DE GAP
La Libération de Gap intervient le 20 août 1944. La veille, le commandant de la garnison allemande a fait savoir qu'il refusait de se rendre aux "terroristes" de la Résistance. « Des plans ont été établis dans la nuit, mais nous n'étions pas très chauds pour une attaque de la ville, en raison des pertes possibles et même certaines que cela entraînerait, relatait Jean Sassi. À l'aube de 20 août, Martino et McIntosh sont allés au contact du 117e Escadron de cavalerie de reconnaissance (à Sisteron). Ils ont convenu que l'attaque sur Gap commencerait le soir-même, aux deux coups de canon qui seraient crachés à 17 h par un détachement blindé américain, donnant l'assaut depuis la route d'Aspres, tandis qu'environ 700 commandos L'Hermine attaqueraient la ville depuis le nord, le sud et l'est. J'étais à la tête d'un commando de 50 hommes auquel s'était joint le père Ludovic, le curé de Champoléon. Un caractère ! Le mois précédent, il nous avait offert 200 fusils Lebel modèle 1907 et un énorme stock de munitions qu'il avait récupéré chez les chasseurs alpins et dissimulé dans la crypte de son église en 1940 ! Le père faisait le coup de feu en soutane et se battait comme un forcené. Après quelques légers combats, les Allemands se sont rendus à 19 h. 1 200 prisonniers, dont quarante officiers. »
Jean Sassi poursuivra ensuite les actions commandos avec sa propre section. « Nous avons harcelé les convois ennemis, jour et nuit. Participé à la prise de plusieurs villes et villages : Saint-Bonnet, La Condamine, Barcelonnette, ou encore Briançon, où nous avons été attaqués au canon alors que nous guidions les goumiers et tabors marocains du général de Monsabert. Le 15 septembre, nous avons fait nos adieux au lieutenant-colonel Drouot-L'Hermine, qui a terminé la guerre avec nos commandos intégrés à l'armée d'Afrique. L'équipe Chloroform avait rempli sa mission. »
L'ÉPURATION
Dans ce livre, Jean Sassi évoque deux épisodes de l'épuration qu'il a vécus à Gap. « La première fois, où les FFI en voulaient à un interprète alsacien qui travaillait pour les Allemands. Un pauvre bougre, malingre et barbu, qui n'avait pas eu le choix. Germanophone, il avait été réquisitionné. Il répétait sans cesse : "J'ai deux enfants. Je n'ai fait que mon boulot. Comme un postier." Il n'avait jamais tué personne ni même porté les armes. Pitoyable. Son sort était néanmoins scellé : les maquisards voulaient sa peau. Ils m'ont demandé de participer à leur tribunal improvisé. Quelle sinistre farce, une parodie de justice ! J'ai refusé, évidemment. L'interprète a été condamné à mort. Dans l'heure qui a suivi, j'ai entendu le peloton d'exécution faire sa besogne.
Toujours à Gap, j'ai vu des femmes tondues défiler en cortège devant les FFI. La populace les couvrait d'insultes et de crachats. C'était inhumain. Dans le même
secteur, les FFI avaient voulu éliminer une femme avec laquelle nous déjeunions en présence de L'Hermine. Elle était soupçonnée de "collaboration horizontale" ou l'objet d'un quelconque ragot (il
suffisait de pas grand-chose, à l'époque). Nous avions rétorqué aux pseudo-justiciers : "Tant que nous serons là, vous ne la toucherez pas !" Mais les FFI
avaient insisté, pressant L'Hermine de les autoriser à l'embarquer et à la fusiller ! Il n'a pas cédé. C'était une femme charmante, bien élevée et fort cultivée. Elle s'en est sortie, mais tout
le monde n'a pas eu cette chance. »














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